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La Revue des Praticiens en Hypnose et Sexologie, dirigée par Joëlle Mignot

Histoire clinique: Virginie. Véronique Cohier-Rahban



Virginie ou Madame Jenesaipaquijesuis a deux enfants. 32 ans aujourd’hui, elle a été abandonnée sous X et adoptée à 3 mois. Silence sur le sujet et tabou qui se développe puissamment dans sa famille adoptive.


DEMANDE

Elle ne sait rien explicitement lorsqu’elle vient me consulter à 30 ans pour des symptômes phobiques de plus en plus envahissants. Crises de panique qui l’obligent à s’asseoir pour éviter de tomber, en particulier dans les lieux publics mais aussi lorsqu’elle est entourée de ses parents et de son compagnon.

HISTOIRE CLINIQUE

Une grande partie du travail thérapeutique va lui permettre d’apprendre à parler. En effet, les symptômes d’angoisse et l’injonction de silence sur son histoire l’ont conduite à se taire et remplacer les mots par des maux physiques répétitifs. Ses relations amoureuses sont très chaotiques et répètent le même schéma : une transaction relationnelle faite d’humiliations et de silences qu’elle ressent comme autant de violence exercée contre elle. Si à la première consultation elle me fait part de son doute sur le fait que ses parents soient ses « vrais » parents, ce n’est qu’après quelques mois de thérapie que ce sujet pourra être repris et abordé explicitement. Elle osera en parler à ses parents qui lui « avoueront » qu’en effet ils l’ont adoptée. Sa mère adoptive entretient avec elle depuis toujours une relation exigeante, possessive, exclusive. Elle peut être violente verbalement. Madame Jenesaipaquijesuis se vit comme l’objet de sa mère. Elle accepte et subit.

Le lien est d’autant plus fragile qu’elle a appris qu’elle pouvait facilement se faire abandonner. Son père n’intervient jamais pour calmer sa femme. Il laisse faire. A partir du moment où Madame Jenesaipaquijesuis a la confirmation qu’elle a bien été adoptée, le travail thérapeutique se modifiera jusqu’à ce que nous
abordions les questions suivantes : que représentent ses compagnons ? Dans quelle place les met-elle ? Quel rôle jouent-ils ? Ses compagnons ont la place de la mère génétique. Celle qui abandonne. Avec eux, elle rejoue la même scène qui consiste à tout accepter. L’angoisse d’être rejetée, abandonnée, lâchée est permanente. Sa culpabilité nourrit chaque interaction inquiétante et remet du carburant aux relations de plus en plus conflictuelles. « Ce n'est pas normal que je ne sois pas d'accord. Je suis égoïste de vouloir autre chose. Je dois être contente, il est gentil… » Et elle se tait. Accumulant colère et culpabilité : « Je suis mauvaise de vouloir ça. C'est pour ça qu'il est comme ça avec moi. C'est de ma faute. » Dès qu’il agit d’une façon qui ne lui convient pas, qu’il dit quelque chose qui ne lui convient pas, qu’elle propose quelque chose qui ne semble pas lui convenir à lui, même les silences servent à alimenter sa colère (refoulée immédiatement) et sa culpabilité (l’amenant à s’accuser de tout ou à s’excuser pour tout). Les relations sexuelles sont de plus en plus rares ou acceptées par culpabilité. Le désir s’échappe. L’angoisse l’envahit et s’infiltre dans leur relation.

TECHNIQUES HYPNOTIQUES ET SCRIPTS

C’est dans ce contexte qu’apparaissent les deux séances qui suivent : Un problème subsiste autour duquel nous tournons depuis plusieurs semaines quand Madame Jenesaipaquijesuis arrive et m’explique qu’il « me reste juste ce sentiment d'abandon quand je me dispute avec lui ». Je lui demande de m’expliciter ce qu’est ce sentiment d’abandon, comment elle le vit et de me raconter dans les moindres détails la dernière dispute qui a donné lieu à ce ressenti. Simultanément, je lui demande d’être attentive à ses sensations corporelles, à leurs présences ou absences et à leur évolution. Lorsqu’elle se dispute avec son ami, il finit toujours par se taire et ne plus lui répondre. Si elle peut crier au début, très vite elle se tait, se renferme et se réfugie dans une autre pièce, seule, folle de rage, silencieuse. Un grand sentiment de solitude s’installe en elle. Un état de violence l’envahit. Madame Jenesaipaquijesuis ne l’identifie pas. Il est immédiatement refoulé.

A ce moment de son récit, je l’invite à se focaliser sur son ressenti corporel. Elle me dit « j'ai envie de le secouer », tout en faisant le geste de le secouer avec ses mains sans en prendre conscience. Je lui demande « qui avez-vous envie de secouer ? ». Elle répond, très énervée : « Lui, mon ami ! » Je réponds : « Faites le. » Je lui suggère de projeter sa conscience dans le geste de ses mains, et de laisser ses mains et ses bras faire ce qu’ils ont besoin de faire... A peine a-t-elle commencé qu’elle devient blême et manque de souffle. L’état de malaise physique tel qu’elle l’avait connu avant de me consulter réapparaît rapidement et violemment. Très inquiète, elle dit : « Je ne peux pas, c'est un bébé que je secoue, c'est horrible. »

Je m’approche d’elle, lui demande si je peux poser ma main sur son buste qui ne respire plus, sur cette oppression qui la fait suffoquer. Je lui rappelle que je suis là, qu’elle n’est pas seule. Je lui parle avec beaucoup de calme et de douceur. Je lui explique qu’il s'agit d’une mémoire et qu’aujourd’hui, elle est avec moi, en sécurité. Elle se focalise sur le contact de ma main sur son thorax. Le calme revient. Je lui propose à nouveau d’aller voir ce qui se passe quand elle laisse ses mains faire le geste de secouer. L’image du bébé secoué réapparaît immédiatement. La panique émerge, moins forte, mais suffisamment pour qu’elle décide d’arrêter. « Je ne peux pas, c'est trop dur. » Nous terminons la séance quand elle a retrouvé du calme intérieur. Je lui propose de laisser tout ça dans mon bureau. Nous continuerons ensemble ce qui sera nécessaire pour elle lors de la prochaine séance. Nous nous connaissons bien. Elle est déjà passée par des états très difficiles en séance. Elle sait que ça reste dans mon bureau et que ça ne réapparaîtra pas dans sa vie quotidienne. Madame Jenesaipaquijesuis part confiante.

Séance suivante

Elle revient sur la séance précédente : « J'étais très triste après. J'en ai parlé à une amie. D'une certaine façon, cette séance m'a fait du bien. Je n'ai plus cette image de bébé secoué. » Nous avançons dans l’entretien et elle m’explique qu’elle a eu à nouveau une « dispute violente » avec son ami. « C'est régulier, une fois par semaine maintenant. J'ai l'impression que c'est de plus en plus violent. Je n'ai qu'une envie dès qu'il ne me parle plus, c'est de le secouer. »
De nouveau, elle fait le geste sans en prendre conscience. De nouveau, je lui propose de le refaire en se focalisant sur la sensation dans ses mains, ses avant-bras et ses bras. Cette fois, ce n’est pas un bébé qui apparaît mais sa mère génétique. Elle secoue, me dit-elle, « une enveloppe vide ». Plus Madame Jenesaipaquijesuis prend conscience de la présence de sa mère génétique représentée par ce vide, plus ses bras se paralysent. « Je ne peux plus bouger... C'est comme si mes bras étaient des freins. » Je lui propose d’être attentive à ces freins. Je demande : « Qu'ont ils à freiner ? » « Ma haine contre elle. » Des images s’imposent à elle. Je m’assois très près d’elle pour la soutenir dans ce qu’elle a besoin de faire, de vivre, d’expérimenter et qui lui fait si peur. « Je suis en colère...  Je n'ai qu'une envie... Ce n'est pas bien... »

Je l’encourage. « Je voudrais la tuer. » Je réponds : « Faites le. » Elle la secoue de plus en plus... Il ne reste que le vide... Puis plus rien. Elle s’arrête. J’observe que sa bouche semble vouloir bouger. Je lui propose : « Laissez votre bouche faire ce qui est nécessaire pour elle. Observez et découvrons ensemble... » Après quelques minutes, elle dit : « Je te hais... Tu ne m'as servi à rien... Je n'ai jamais eu besoin de toi... Je me suis débrouillée sans toi... Crève... » Sa voix s’adoucit progressivement. Le calme s’installe à nouveau en elle. Des larmes coulent. Elle sourit et ouvre les yeux. J’attends qu’elle revienne vraiment dans le bureau. Lorsqu’elle me regarde et me voit, je lui demande comment elle se sent. Madame Jenesaipaquijesuis se sent apaisée et tranquille. Elle sent un soulagement au niveau du buste. Je lui propose de focaliser son attention sur cette sensation et de laisser cet apaisement, cette tranquillité et ce soulagement se diffuser dans chaque partie de son corps qui en a besoin.

Lorsque c’est fait, je lui propose de retourner à la dispute de départ avec son compagnon et d’observer ce qui est différent maintenant, ce qui a changé. Elle est calme et s’imagine entamer une discussion tranquille. L’angoisse d’abandon a disparu. Leur échange prend une autre signification et direction.

PISTES CLINIQUES

Ces séances ont lieu après deux ans de travail psychothérapeutique. De nombreuses problématiques ont déjà été travaillées. Parmi elles, les difficultés relationnelles avec ses parents adoptifs, avec sa mère génétique une fois l’abandon rendu explicite et avec ses compagnons. Quant à sa position de mère avec ses enfants, son rôle, sa fonction éducative et l’amour qu’elle leur porte, tous ces éléments ont été différenciés et travaillés. Leur relation a beaucoup
évolué dans un sens qui convient à Madame Jenesaipaquijesuis. La question de violence dans sa relation n’était jamais apparue sous cette forme. En effet, Madame Jenesaipaquijesuis apparaissait très inhibée et subissait depuis toujours la loi de l’autre guidée par cette croyance fondamentale : « Si j'accepte, il m'aimera. »

L’abandon provoque beaucoup de conséquences souvent désastreuses sur le plan affectif. J’ai écrit sur ce sujet un article 1 où je présente le travail à faire à la fois sur les liens aux parents adoptifs, mais aussi sur ceux qui restent actifs avec la mère qui a abandonné. Elle est toujours présente d’autant plus qu’elle est physiquement absente. L’absence ne permet pas de s’opposer ni de s’expliquer. Les problèmes avec les personnes concernées restent en suspens. L’absence n’est pas synonyme d’absence de problèmes mais nourrit une idéalisation qui est source de grandes difficultés, voire d’une période de rejet ou de violence circulant dans la relation avec les parents adoptifs. Il est rarement question du père qui abandonne dans les abandons des deux parents génétiques. Le père apparaît dans les situations d’enfants qui sont élevés avec leur mère d’origine et dont le père est parti, que ce soit avant ou après la naissance.

Dans cet extrait de travail thérapeutique, la violence vécue par l’enfant abandonnée ressort, une fois adulte, dans ses liens amoureux. Une même scène apprise par cette première histoire « d’amour parentale » se rejoue sans cesse alors même que cette patiente a été abandonnée dès la naissance sans que qui que ce soit le lui dise explicitement. Cet apprentissage est :
• si tu t’attaches, ça se finira mal ;
• si tu aimes ou si quelqu’un t’aime, tu seras rejetée et laissée de côté ;
• si tu veux être aimée, alors accepte tout de l’autre. Cette dernière croyance a été renforcée par sa relation à sa mère adoptive et la position de témoin silencieux qu’a tenu son père.

Ici aussi, nous observons un attachement insécure construit précocement et entretenu par la relation avec la mère adoptive. Dans cette situation, le père est
présent mais n’intervient jamais entre sa femme et sa fille. Il est, comme sa fille, soumis à cette femme qui décide bruyamment de tout. Le modèle de couple parental influence aussi son attitude en couple. Finalement, pour Madame Jenesaipaquijesuis, dans toute situation affective il y en
a un qui subit et l’autre qui décide. C’est donc Madame qui subit. Les modèles affectifs qu’elle a connus vont dans ce sens.



Joëlle Mignot
Joëlle Mignot est psychologue clinicienne spécialisée en sexologie clinique et en hypnose... En savoir plus sur cet auteur


Rédigé le Lundi 19 Mai 2014 à 17:31 | Lu 509 fois modifié le Mardi 20 Mai 2014

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