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La Revue des Praticiens en Hypnose et Sexologie, dirigée par Joëlle Mignot

Julien ou le vrai-faux géant. Marie-Noëlle Chaban

Rédigé le Lundi 14 Avril 2014 à 16:25 | Lu 638 fois


Dans cette histoire-là, le corps de notre patient, modelé, sculptural et tout en hauteur, pesanteur et apesanteur, incarne et fait résonner les métaphores avec lesquelles il exprimera la réalité et les fantasmes de la perception qu’il a de lui-même…Dans cette histoire-là, le travail fut d’observation quasi anthropologique, de jeux de mots et de pistes, de sauts du corps à l’âme, d’enquêtes secrètes, d’exploration du monde des géants et des mères dévoreuses. En cheminant dans un conte d’enfant perdu dans la forêt, quand les arbres doivent prendre racine pour grandir et les hommes apprendre à se porter eux-mêmes…


QUID DE LA DEMANDE DE NOTRE PATIENT ?

Julien, homme d’une trentaine d’années, se présente d’emblée comme « fragile, sensible et plutôt conciliant », ayant vécu une longue période dépressive dont il commence à sortir grâce à sa nouvelle relation amoureuse. Yeux clairs comme embués d’enfance, qui contrastent avec un corps vigoureux, de haute stature et large carrure, il passe dans sa demande d’aide par divers chemins de traverse avant de pouvoir formuler, difficilement, ce qui l’amène : Adeline, sa compagne, a découvert, via des sites Internet qu’il consulte secrètement, les pratiques solitaires « particulières » de Julien, et il a conscience de comportements addictifs liés à des fantasmes qui lui font honte et dont il souhaiterait ne plus dépendre… Il craint de perdre Adeline. Il n’a jamais parlé de cela à personne…

HISTOIRE CLINIQUE ET ANAMNÈSE

Dans l’histoire clinique de Julien, deux périodes phares qu’il prend comme repères pour expliquer ses difficultés d’aujourd’hui : une histoire amoureuse de 19 ans à 21 ans, se terminant par une rupture brutale à laquelle il dit n’avoir rien compris (le prétexte pris par sa première petite amie de l’avoir « blessée » lors d’une relation sexuelle les avait conduit à une abstinence sexuelle d’un an et demi, et elle a mis fin brutalement et sans explication à leur relation)… En parallèle, la famille de cette amie lui avait fait comprendre qu’il était un « bouseux », de condition sociale inférieure ; ce qui a pour lui contribué à l’impression de s’être longtemps senti vide, sans consistance ni substance…

Cette rupture l’a fait plonger dans une « grosse dépression » avec prise en charge médicamenteuse arrêtée depuis peu. S’en est suivie de 21 ans à 27 ans, une longue période de sensation d’impuissance sur le plan sexuel et sentimental, avec une perte totale de confiance en lui. Lorsqu’il rencontre il y a trois ans Adeline, sa compagne actuelle, il faudra qu’elle lui manifeste beaucoup de compréhension et de douceur pour que Julien retrouve une fonctionnalité sexuelle satisfaisante pour les deux. Puis la découverte par sa compagne de son besoin compulsif d’une sexualité solitaire via des sites Internet plutôt « particuliers » viendra interroger et mettre en péril ce nouvel équilibre…

Côté famille, deux frères aînés, un père décédé il y a cinq ans, une mère qui a été très protectrice et « toujours sur le dos de ses fils » quand ils étaient petits et qui, depuis la perte de son époux, est en grande demande auprès d’eux de soutien matériel et affectif ; Julien souhaite pour sa part mettre davantage de distance, mais a du mal à s’opposer à sa mère sans culpabiliser. La préparation de son prochain mariage avec Adeline génère entre sa mère et lui des malentendus. Il a peur de la blesser, et ménage sa « fragilité » de femme veuve. Professionnellement, il dit avoir des difficultés à s’affirmer ; dans le secteur socioéducatif dans lequel il exerce, il fuit les conflits et plie facilement, plutôt partisan du non-affrontement. Mais il a le projet de se former vers davantage de responsabilités afin d’évoluer vers un poste d’encadrement…

Il raconte que depuis « tout petit », à savoir 8 ans, il est animé par un « sale fantasme », à savoir celui d’être porté par une femme, l’acte de décoller, d’être soulevé du sol lui procurant un plaisir intense. Il a joué lors de cette période avec une petite voisine plus forte et de deux ans son aînée, et cette empreinte reste ancrée en lui… Il dit qu’il est resté petit – en taille – jusqu’à l’âge de 16 ans, avec une puberté tardive, des organes génitaux qui se sont développés tard, et une découverte de son corps et de la masturbation également retardée. Ses supports masturbatoires de l’époque étaient des magazines de musculation féminine, à forte connotation sexuelle, avec des femmes lutteuses dominant des hommes. Il parle aussi d’un souvenir d’enfance qui lui a été rapporté et dont il garde une vague impression, liée à une sensation physique particulière : tombé des marches  d’un train à l’arrêt, il a été rattrapé, soulevé et mis hors de danger…

Il a grandi « trop vite d’un seul coup », avec douleurs articulaires et immobilisation sur un fauteuil roulant, car il avait pris 30 centimètres en deux ans…
Il mesure aujourd’hui plus d’un mètre quatre-vingt-dix…Il pratique de façon intensive la musculation, le bodybuilding avec pour objectif d’être plus fort, plus lourd, de peser davantage, de… faire le poids ! Sa compagne est de haute stature, « costaude », ils forment pour lui un couple « compatible » physiquement et affectivement...

PISTES CLINIQUES D’EXPLORATION COMPORTEMENTALE

• Lecture psychocorporelle
Dans le rapport à son corps, différentes hypothèses proposées ont été confirmées par Julien au fur et à mesure des séances : il est resté petit longtemps, et a intériorisé – et érotisé ! – cette image de lui notamment dans les moments où il est mal ; alors qu’il est grand et très charpenté, il se ressent encore parfois comme fluet, nageant dans ses vêtements… C’est dans ces moments-là qu’il a recours, pour se rassurer et se ré-assurer, aux images d’hommes légers soulevés par des femmes fortes, où il peut s’identifier à ce qu’il était avant…Par ailleurs, il travaille à augmenter sa force en soulevant chaque jour des poids de plus en plus lourds… Il ne se sent lui-même jamais assez lourd, assez costaud ! L’hypothèse sera donc de travailler la restructuration de l’image qu’il a de lui-même, via un renforcement du moi…

• Supports excitatoires, fantasmes…
Il décrit ses pratiques sexuelles solitaires, à savoir l’utilisation d’un support excitatoire visuel via Internet et des sites de bodybuilding féminins – « dont les sites lift and carry » – en expliquant qu’il les balaye dans l’ordre afin d’alimenter son besoin d’images sexuellement stimulantes. L’objectif étant de parvenir à l’orgasme via une autostimulation de type masturbatoire. Ces vidéos mettent en scène des femmes fortes, grandes et sculpturales, capables de soulever et de porter sans effort des hommes dociles, conciliants, souriants, plutôt fluets… Pour lui les stimulis qui lui procurent le plus d’excitation sont ceux où l’homme est soulevé par le cou, le long d’un mur, sans issue de secours, elle domine, il est à sa merci, et pour parvenir à l’orgasme il doit s’identifier à cet homme léger, faisant appel pour y parvenir à ses ressentis d’avant lorsqu’il était petit et fluet... Cependant ces femmes, bien que fortes et dominantes, doivent « rester féminines », avec des courbes, de la poitrine… Il a également repéré qu’il a davantage recours à ces pratiques lorsqu’il se sent « déséquilibré » par un événement, en situation de perte de confiance en lui, et l’idée de pouvoir se réconforter de cette façon est consolante ; le besoin est envahissant et prime sur le raisonnement et la relation amoureuse… La fréquence de ces pratiques est de deux à trois fois par semaine, l’objectif pour lui étant d’espacer, puis de se défaire de ce besoin compulsif…


Joëlle Mignot
Joëlle Mignot est psychologue clinicienne spécialisée en sexologie clinique et en hypnose... En savoir plus sur cet auteur


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